Nous ne voulons plus de l’artiste docile, soumis aux impératifs bourgeois d’un milieu élitiste au service d’une classe dominante, quémandant l’attention des puissants dans l’espoir d’une nouvelle cage dorée.
Nous ne voulons plus d’un art qui se contente d’occuper sagement les murs, les écrans, les foires, les musées, les consciences molles. Ou pire, de faire joli.
Nous ne voulons plus d’un art qui expose en permanence son impuissance.
Nous ne voulons plus d’une critique qui agrémente le monde qu’elle prétend contester.
Nous refusons d’être les bâtisseurs, sensibles de notre propre servitude.
Le Donbat naît là.
Dans ce refus.
Mais celui-ci n’est pas une fin en soi, seulement un début.
Nous affirmons que toute transformation commence par une attention aux choses, une vigilance permanente.
Non une vigilance policière, non la surveillance des autres, mais l’attention aux agencements concrets de l’entre-nous et du pouvoir : qui es-tu, qui décide, qui nomme, qui capte, qui accumule, qui est rendu visible, qui est rendu muet et pourquoi. Voir et comprendre ce que l’on voit. Tout de suite. Cette vigilance n’est pas contemplative, elle est informative. Elle conditionne l’intervention, comme la mèche amorce. Boum. Elle arrache les situations à la fausse évidence qui les protège.
Nous affirmons l’égalité des intelligences1.
Il n’y a pas d’un côté ceux qui savent et de l’autre ceux qu’il faudrait éveiller, instruire, mener. Il n’y a pas les artistes éclairés face aux publics obscurs, ni les experts face aux profanes condamnés à la becquée explicative. Le Donbat part du principe que chacun peut penser, lier, déduire, transmettre, agir. Il ne vise pas l’encadrement des consciences mais l’activation des capacités. Il ne distribue pas la lumière, mais il travaille à la trouver soi-même dans l’ombre, à agir sur les dispositifs qui la dissimulent.
Nous affirmons que la société ne tient pas seulement par le contrat, l’intérêt, l’échange marchand, mais par des obligations plus profondes : donner, recevoir, rendre2. Le Donbat réactive ce fond anthropologique contre la fiction néolibérale de l’individu autosuffisant. Donner, ici, n’est pas s’appauvrir, mais bien s’enrichir. Donner, c’est créer des chaînes d’effectivité. C’est faire circuler ce que le marché voudrait raréfier. C’est sortir la valeur de sa captivité spéculative. C’est (re)faire du lien une force, mettre en tension ce qui doit circuler pour que quelque chose change.
Nous affirmons qu’une société se révèle par l’usage qu’elle fait de son excédent3. Le Donbat s’oppose à l’accumulation honteuse, à la rentabilité érigée en horizon absolu, à l’utilité réduite au profit. Il réhabilite la dépense improductive lorsqu’elle libère, relie, ouvre, insurge. Nous préférons la dépense qui transforme à l’investissement qui verrouille. Nous préférons la profusion des possibles à la gestion comptable des vies.
Nous affirmons que les idées ne meuvent les corps qu’à condition de les affecter4. Il ne suffit donc pas d’avoir raison. Il faut encore produire des attachements, des désirs, des joies combattantes. Une politique sans affects laisse intact le terrain du pouvoir. Le Donbat refuse l’austérité émotionnelle des doctrines pures comme la manipulation affective des régimes de propagande. Il travaille les affects pour densifier la puissance d’agir. Il cherche non l’excitation brève, mais l’endurance collective.
Nous affirmons que l’art n’a aucune raison d’être s’il s’épuise à commenter ce qui le rend possible. Il n’est pas fait pour redoubler le monde mais pour en déplacer les coordonnées sensibles. L’œuvre ne vaut plus pour ce qu’elle expose, mais par ce qu’elle déclenche. Mise en relation. Mise en mouvement. L’art ne s’achève ni dans ce qu’il montre, ni dans l’objet qu’il le fixe, ni dans le lieu qui le consacre. Le Donbat ne vise pas à « représenter » un déséquilibre, mais à créer, par sa requalification, les conditions de sa résolution. L’œuvre, dès lors, fait œuvre par ce qu’elle rend possible, au-delà du vernissage, au-delà d’elle-même, non par exposition perpétuelle de son incapacité organisée. Elle existe dans le tissu ténu de l’entre-nous, dynamique persistante, transmissible, reproductible, d’un commun en re-devenir.
Nous le savons, l’esthétique est, par essence, politique. Nous refusons donc l’idée d’un quelconque apolitisme de l’art, dégagé de toute velléité programmatique. L’ignorer, c’est rabattre l’art sur sa forme et nier ce qu’il organise tandis que le politique est abandonné à la seule politique, elle-même réduite à des programmes de gestion administrant l’impuissance. De cette séparation naît un art sans prise, une politique sans horizon commun. Le Donbat la récuse, il relie sans confondre.
Une transformation durable exige adaptabilité. La situation commande, toujours. Nous savons l’inévitabilité des affrontements ; nous refusons cependant sa fétichisation.
Il faut trouver prise.
Où agir.
Avec qui.
Par quels moyens.
Pour que quelque chose cède sans que l’action reproduise ce qu’elle prétend défaire.
Un geste minime peut ouvrir une brèche si son agencement est juste.
Nous appelons les artistes à cesser de mendier au marché la permission d’exister.
Nous appelons les citoyennes et citoyens à cesser de sous-traiter leur puissance d’agir.
Nous appelons les travailleuses et travailleurs du savoir, du soin, de l’éducation, de la culture, à reconnaître qu’ils portent déjà, souvent sans le savoir, des pratiques de Donbat.
Car le Donbat n’est pas réservé à une élite sensible.
Il n’est pas une spécialité.
Il n’est pas une école stylistique.
Il n’est pas un supplément éthique pour artistes en mal de justification.
C’est une manière d’habiter le monde.
Une manière de faire circuler ce que l’ordre dominant veut concentrer.
Une manière de transformer.
Une manière de transmettre sans dominer.
Une manière d’espérer sans se mentir.
Faire qu’un collectif cesse d’être un public.
Nous ne croyons pas à la fin prochaine de la violence par la seule vertu des bonnes intentions. Nous ne croyons pas davantage à l’éternité des structures qui nous écrasent. Entre la plainte et le spectacle de l’indignation, nous choisissons l’organisation sensible des puissances. Entre la résignation fainéante et l’héroïsme creux, nous choisissons l’action calibrée, même à petite échelle, surtout à petite échelle, parce qu’elle y amorce une dynamique. Coup de bélier. Lézarde. Nous ne croyons pas aux orages sans éclairs.
Le Donbat n’attend pas le grand soir pour commencer.
Il commence là où une vigilance rencontre un moyen d’agir.
Là où un savoir est transmis plutôt que gardé sous clé.
Là où un signe devient appel ;
une rencontre, une puissance.
Nous déclarons donc ouverte la pratique du Donbat.
Qu’elle quitte les textes.
Qu’elle se dote d’outils, de relais, de complicités, de formes, d’archives, de ruses, d’écoles, de preuves. Qu’en savons-nous encore ?
Qu’elle apprenne à frapper sans reproduire la brutalité.
Qu’elle apprenne à donner sans se dissoudre.
Qu’elle apprenne à durer sans s’épuiser.
Car le possible n’est pas ce qui attend.
Le possible se fabrique.
Notes
-
Voir Jacques Rancière,
Le Maître ignorant : Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle,
éditions Fayard, 1987.
↩ -
Voir Marcel Mauss,
Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques
[1925], Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2021.
↩ -
Voir Georges Bataille,
« La notion de dépense » [1933] et
La Part maudite [1949], réunis dans
La Part maudite, précédé de La notion de dépense,
Paris, Éditions de Minuit, 1967.
↩ -
Cette proposition procède de la théorie spinoziste des affects : un affect ne peut être contrarié que par un affect contraire et plus puissant, et la connaissance vraie ne peut agir contre lui qu’en tant qu’elle est elle-même affect (Baruch Spinoza, Éthique, IV, prop. 7 et 14). Frédéric Lordon en déploie les conséquences politiques en montrant que les idées ne deviennent des forces de mobilisation qu’une fois « empuissantisées », c’est-à-dire dotées d’une prise affective (Les Affects de la politique, Paris, Seuil, 2016, notamment « Affects, idées, ingenium » et « La politique, un ars affectandi »).
↩
